Ruben Blades : Acteur, chanteur, compositeur et… ministre du Tourisme
Compositeur-interprète depuis l’âge de 18 ans, il est notamment célèbre pour avoir marié des accords de rock à la salsa. Ses chansons dénoncent les maux de l’Amérique latine ; leur succès ne se dément pas depuis vingt ans dans le monde hispanophone.
Ruben Blades [prononcer Bladés, c’est un Latino pure souche], le roi de la salsa, a changé de look depuis qu’il est ministre. Il n’a tout de même pas abandonné son chapeau fétiche à larges bords, qu’il arbore fièrement dès qu’il quitte la scène – musicale ou politique. Depuis sa nomination, en août 2004, au portefeuille du Tourisme, un secteur dont le revenu est essentiel pour son pays, le nouveau ministre a taillé court sa barbe et a troqué ses vieux pulls informes et ses chemises à fleurs contre un costume-cravate de bon aloi. “Au bout de sept mois, je commence à m’adapter. Je vais bien, je ne suis pas devenu fou – enfin, pas encore. La clé du succès est de faire preuve de créativité. C’est pour cela que je vois une réelle correspondance entre mon ancien travail de musicien et mon poste de serviteur de l’Etat”, explique-t-il.
Le créateur de Pedro Navaja, le tube tropical qui depuis vingt ans a fait se trémousser toute l’Amérique latine et le monde hispanique, refuse qu’on le considère comme un homme politique, “parce que je n’en suis pas un, je n’ai pas gagné d’élection ni présenté de programme”, précise-t-il. Il lui est toutefois arrivé de former un parti politique et de se présenter à la présidentielle, en 1994. Sans suite. Cette fois, le musicien, qui est aussi acteur, chanteur, compositeur et avocat, a répondu présent à l’appel du président Martín Torrijos (le fils du dictateur Omar Torrijos), vainqueur de l’élection présidentielle de mai 2004. Pour Blades, qui a chanté contre toutes les formes de dictature, le patronyme du président n’est pas un problème. “Ce n’est pas un dictateur. Martín Torrijos a été élu par le peuple et n’a rien hérité de son père – sauf peut-être un héritage émotionnel.”
Il semble que passer de la scène artistique à la scène politique soit une spécialité continentale, du nord au sud : son compagnon de rythme dans le New York salsero des années 1970, Willie Colón, milite actuellement dans les rangs du Parti démocrate. Et Gilberto Gil, le flamboyant et romantique ministre de la Culture du Brésil, a lui aussi séduit les foules. “Quand on fait des chansons au contenu social, que l’on se sert de la musique pour dénoncer les injustices et les dysfonctionnements de la société, il est presque logique qu’on finisse par nous demander d’appliquer nos recettes”, analyse Ruben Blades.
L’ancien musicien confesse cependant sa jalousie vis-à-vis de Gilberto Gil. “Il a de la chance de diriger le ministère de la Culture, cela lui permet de continuer à chanter et à faire de la musique. Moi, je n’ai plus le temps, mon travail est plus technique, enfoui sous les chiffres du PIB et d’autres termes macroéconomiques casse-pieds. Mais il y a de grandes choses à faire pour ce pays”, soupire-t-il.
Le Panamá, petit pays d’Amérique centrale inévitablement associé à son canal – les revenus qu’il apporte à l’Etat, depuis que celui-ci s’en est vu remettre le contrôle, sont en passe de devenir les premiers du pays –, est en plein développement touristique. Climat caribéen, immenses plages de sable blanc bordées d’hôtels plutôt bon marché et une certaine stabilité politique constituent un cocktail attractif pour les gringos, américains notamment. Et justement, un des thèmes récurrents des chansons de Blades est une critique de l’impérialisme nord-américain – comme le célèbre titre Tiburón. “Mais on ne peut pas accuser les Etats-Unis de tous les maux de la planète, nous devons aussi assumer nos responsabilités en tant que peuple et servir au mieux nos intérêts sans succomber à la médiocrité”, rétorque le ministre d’aujourd’hui.
L’artiste touche-à-tout a remporté de nombreux prix musicaux (le dernier en 1997) et fait fortune grâce à son art. Déjà acteur à succès, il s’était même lancé dans la réalisation cinématographique avant d’être appelé au gouvernement.
[Source : Courrier International – mars 2005]..